Nicolas Princen : « Les Français libres se sont engagés quand tout semblait perdu »
ENTRETIEN — Dans Leçons de courage, Nicolas Princen livre les récits des derniers Compagnons de la Libération. Face à l'effondrement de 1940, ils ont choisi la résistance. Dans cet entretien, l'auteur revient sur ces destins exemplaires et offre une profonde réflexion sur la vertu de courage.
Nicolas PRINCEN — En 2009, j'étais conseiller aux nouvelles technologies du président Sarkozy. En voyant émerger les grandes plateformes, des réseaux sociaux à Netflix, je pressentais qu'un déferlement de contenus américains pourrait fragiliser la transmission de notre histoire française aux générations futures.
Je cherchais aussi des modèles capables de me guider dans mes choix de jeune homme : comment reconnaître les vrais combats de son temps et s'y engager pleinement ? C'est ainsi que j'ai découvert les Compagnons de la Libération, des héros engagés à vingt ans, en 1940. En créant cet ordre de volontaires, de Gaulle avait choisi les figures dont l'audace pourrait inspirer les générations futures. J'ai filmé les derniers vivants au Musée de l'Ordre de la Libération : huit de ces témoignages inédits composent le livre.
Votre question renvoie au discours de Soljenitsyne en 1978, qui constatait le déclin du courage en Occident après-guerre, avec la victoire du confort et du bonheur individuel sur l'effort, du légalisme sur la morale. À lire les rebelles de 1940, on mesure ce que nous avons perdu en capacité à croire en ce qui nous transcende.
Mais je me garderais de glorifier le passé. En 1940, la France ne baignait pas dans le courage. Au contraire : ceux et celles qui refusèrent l'armistice furent une minorité. La débâcle fut d'abord la conséquence d'une décennie de lâcheté des classes dirigeantes, qui avaient bercé les Français d'illusions sur l'état du pays et les menaces qui montaient.
Aujourd'hui, la voie du courage, c'est de réagir au recul du pays. C'est aussi d'être lucide sur les menaces nouvelles : soumission technologique et industrielle à l'extérieur, risque de guerre civile dans un pays sans projet commun à l'intérieur. Les Français libres nous soufflent qu'il n'y a pas de fatalité et qu'il peut être exaltant de rebâtir son pays sur des bases solides.
Le courage commence quand on regarde la réalité en face. Mais encore faut-il être lucide et honnête sur cette réalité. Or il est plus facile d'ignorer une dette publique qu'une invasion nazie.
Faut-il aller jusqu'à la débâcle pour provoquer le sursaut ? Notre modèle social actuel repose déjà sur le sacrifice de nos enfants, que nous condamnons à une mission impossible. Si nous ne faisons rien, nous ressemblerons aux lâches des années 1930.
Impossible de choisir : ces témoignages forment une mosaïque d'aventures qui se complètent. Ce qui marque, c'est le souffle d'un immense périple sur trois continents, d'une France qui s'unifie chemin faisant. Des Bretons, des Normands, des Parisiens, mais aussi des tirailleurs sénégalais, des spahis marocains, des Polynésiens… On mesure combien la France sut être grande et unie dans l'adversité, puisant sa force dans la complémentarité de Français que tout distinguait.
Les Compagnons parlent de sacrifice pour évoquer leurs frères d'armes morts au combat. Mais pour le reste, leur engagement était moins vécu comme un sacrifice que comme un choix radical en faveur de la pleine réalisation de soi. Le vrai renoncement eût été de rester passif dans un pays humilié.
Lire ces témoignages éloigne d'une vision postmoderne qui définit la liberté comme absence d'engagement. Gardons-nous de cette fausse liberté sur laquelle nous alerte Houellebecq ; d'un individu qui, à force de cultiver toutes ses options de vie, finit par n'en choisir aucune. La France libre trace un chemin où liberté individuelle et service de la patrie ne s'opposent pas, mais grandissent ensemble. Elle redonne sa place à la figure du héros qui sommeille en chacun de nous : celui qui rêve d'un projet qui le dépasse.
Juin 1940 est un choc national : la défaite rapide contre la Wehrmacht révèle à une jeunesse qui se croyait à l'abri de l'histoire que la France avait joué la cigale quand l'Allemagne s'était faite fourmi — et fourmi tueuse. Les rebelles de 1940 sont nés de cette blessure d'orgueil. Trahis par une classe dirigeante qui signait l'armistice en leur nom, ils estimaient que cet État n'était plus la France. La vraie France était ailleurs : il fallait se rebeller pour la rejoindre.
La cause de tels amalgames est l'ignorance, que je combats avec ce livre. C'est un contresens historique que de dépeindre le patriotisme comme un principe d'exclusion : il est tout l'inverse. La patrie, c'est ce qui nous précède et nous rassemble par-delà nos différences sociales, de genre, d'âge ou de couleur. La France libre a sublimé une population française au moins aussi diverse que celle d'aujourd'hui, en lui offrant un projet clair : « viser haut » pour redevenir libres et compétitifs. Je pense qu'à l'heure des prédateurs à nos frontières, les ennemis du patriotisme paraîtront bientôt plus suspects que ses défenseurs.
Ce souci des erreurs du présent est au cœur du livre. Quand disparaissent les derniers témoins, l'oubli guette. Quand je vois une partie de la jeunesse se passionner pour l'« antifascisme », je me dis qu'il est utile de lui transmettre les témoignages de ceux qui ont combattu le vrai fascisme au péril de leur vie. Le courage, c'est se confronter aux dangers de la vie réelle, pas jouer à se faire peur pour avoir des likes sur les réseaux.
Il faut aider notre jeunesse à affiner ses capteurs, pour qu'elle ne se trompe pas de combat. Car la barbarie est toujours là. Elle prospère sur le laisser-aller, qu'il s'agisse de la tolérance à la pédocriminalité ou à l'islamisme radical. Le patriotisme, c'est précisément la capacité de refuser ce laisser-aller, de dire non — et de rappeler que la France est une exigence.
Je suis moins frappé par la nouveauté que par la répétition des mêmes dynamiques dans l'histoire. La puissance militaire d'une nation découle de sa compétitivité globale — industrielle, énergétique, technologique, scientifique, éducative — conjuguée à la résolution de son peuple.
La leçon de 1940, c'est que la France avait pris du retard sur les révolutions de son temps. Sa classe dirigeante avait manqué le virage de la mécanisation, dont le char était l'invention centrale, qui permettait la guerre de mouvement. De Gaulle plaida des années pour ce saut technologique, stratégique et organisationnel, sans convaincre ses aînés arc-boutés sur la ligne Maginot. Cette paresse face à l'innovation revient régulièrement dans l'histoire de nos élites.
Aujourd'hui, la force qui recompose le monde, c'est l'intelligence artificielle. IA agressives, robotique autonome, usines intelligentes, infrastructure souveraine. Il faut saisir cette révolution au plus vite et au plus fort. Là encore, beaucoup de Compagnons surent se tenir à la pointe de leur temps. Pierre Messmer, le légionnaire volontaire de 1940, devint l'initiateur du nucléaire civil et militaire français. François Jacob, engagé à 20 ans, devint pionnier de la génétique et Prix Nobel. Pour agir, il faut se tenir sur la ligne de front de son époque, quelle qu'en soit la forme.
Il y a toujours eu deux France : celle qui se défie de son époque, qui attend, spectatrice de l'histoire, et celle qui veut agir, produire, inventer et croire. Je crois que ces deux France vivent en chacun de nous. Le courage, c'est de choisir la bonne.
Je crois que les Français y retrouvent une histoire d'eux-mêmes qu'on ne leur raconte plus : héroïque, prise au grand-angle de l'aventure humaine et non au petit bout de l'ironie. Antonin Baudry raconte des hommes et des femmes de tous horizons qui se battent pour la liberté. De De Gaulle, on voit le courage inflexible, mais aussi la dépendance fragile à tous ces Français qui luttent comme ils peuvent : un pays tient à chacun de nous. On sort grandi de ces films, et l'on en apprend long sur notre histoire — de quoi nourrir notre identité et notre sentiment d'appartenance.
C'est exactement ce que je cherche avec Leçons de courage : exorciser l'oubli et le nihilisme pour rendre aux héros la place qu'ils méritent. Parce que ces figures nous inspirent, nous renforcent et, tout simplement, nous font du bien.